Avenues et Rues : le Commissioner’s Plan

Lorsqu’on vous indique une adresse à New York, cela ressemble plutôt à une partie de bataille navale qu’à une promenade champêtre : par exemple, 76 W 3rd St (cette adresse est celle d’un bar de l’Upper West Side). On est loin du « 2 rue de l’église »…  Conséquence du plan quadrillé de Manhattan, fait de rues et avenues qui se croisent à angle droit, et qui ont tout simplement été numérotées.
 
New York   présente un plan « hippodamien » , terme hérité du nom de  l’architecte grec Hippodamos (qui a vécu au Vème siècle avant J.-C.) considéré comme l'un des pères de l'urbanisme et qui prônait un aménagement rationnel des rues des villes en quadrillage régulier et croisements à angle droit, formant des ilôts en damier.
 
Contrairement à ce qu’on peut croire, ce plan n’est pas spécifiquement américain. Plusieurs grandes villes européennes ont été construites (ou reconstruites après une catastrophe ou une destruction) sur ce modèle, dont l’exemple le plus connu est Barcelone, mais aussi Lisbonne, Pékin, Kyoto, New Dehli… Après la seconde guerre mondiale, quelques villes françaises rasées par les bombardements ont été reconstruites selon ce modèle, au moins en partie : Brest, le Havre. 
 
Pour ce qui est de New York, les choses sont un peu plus compliquées. Au cours du XVIIème siècle, la colonisation de l’île de Manna-hata (l’«île aux nombreuses collines» en dialecte algonquin) se fait par l’installation par un groupe de marchands hollandais de quelques bâtiments grossiers servant de stocks en 1614.
 
Puis s’établit progressivement une petite agglomération, nommée Nouvelle Amsterdam, et l’ingénieur Cryn Fredericksz arrive de Hollande avec une mission : celle de mettre un place un fossé et construire un fort, avec 10 maisons à l’intérieur.
 
Rapidement la ville s’étend à l’extrême sud de l’île, avec l’installation d’une centaine de maisons. Les premières constructions sont érigées d’abord en bord de rivage, puis de manière un peu anarchique, par accumulation, au fur et à mesure que les nouveaux arrivants s’installent.
 
Il n’y a pas de plan d’urbanisation bien défini, et les rues résultent simplement des espaces qui restent entre les bâtiments. Une avenue se dessine toutefois dès 1660, Broadway (la « Grande rue » littéralement), qui relie le fort et l’agglomération aux terrains cultivés plus au nord.
 
Comme en Europe, les voies prennent des noms évocateurs : par exemple, Wall Street évoque un chemin près des limites nord de la ville autour de 1650, formées d’une fortification traversant d’Est en Ouest l’île, réalisée pour se protéger des premières attaques anglaises.
 
En 1700, la Nouvelle Amsterdam est passée sous domination anglaise et rebaptisée New York. Les limites nord de la ville dépassent largement Wall Street et s’étendent d’abord en bord de rivage, le long des rives de l’Hudson. Au nord un nouveau village s’est developpé : Harlem.
 
Vers 1750, le commerce et l’industrie se sont beaucoup développés, et les besoins en terrains à bâtir deviennent plus importants. L’ingénieur de la ville Francis Maerschalck ébauche un premier plan raisonné d’urbanisation, sous une forme de grille rectangulaire. Mais la guerre d’Indépendance plonge la ville dans une grave récession, et en 1778, un important incendie détruit un grand nombre de constructions.
 
En 1789, New York devient la capitale provisoire de la nation, ce qui stimule à nouveau son développement. Au début du XIXème siècle,  le maire et les conseillers de la ville décident de nommer une commission pour envisager un nouveau plan d’urbanisation de la ville, réalisé par Siméon De Witt, le Gouverneur Morris et John Rutherford, et publié en 1811.
 
C’est le fameux Commissioner’s Plan qui définissait le plan à venir de la ville, de la 13ème rue au sud à Washington Heights tout au nord de Manhattan. Des commissaires furent désignés pour attribuer les parcelles selon ce nouveau plan, ce qui provoqua beaucoup de conflits avec les anciens propriétaires qui voyaient leurs terrains segmentés en parcelles par la nouvelle organisation. La mise en oeuvre du Plan fut confiée à l'ingénieur Randel.
 
La structure quadrillée à angle droit fut retenue car elle permettait une meilleure optimisation de l’espace, simplifiait la construction des maisons, et permettait une circulation plus fluide et rapide dans la hauteur de l’île.
 
C'était le vision de l'époque, car aujourd'hui le plan montre toutes ses faiblesses : il n'a pas été prévu d'emplacements pour les bâtiments à fonction publique, et la circulation nord-sud était d'emblée entravée par une insuffisance des avenues, en nombre et en largeur. Aucune place n'était prévue pour des ilôts de verdure (Central Park n'était pas prévu dans le plan).
 
Il semble bien que ce sont avant tout des considérations spéculatives qui ont dirigé la réalisation du plan qui optimise l'utilisation de l'espace pour un nombre de constructions important sur de petites parcelles.  Mais il est vrai qu'aucun des habitants de New York de cette époque ne pouvait imaginer la dimension que prendrait la ville au XXème siècle et après…
 
Le Commissioner’s Plan définissait 12 avenues nord-sud, et 155 rues est-ouest. Même la largeur des rues et avenues fut déterminée (18 et 30 mètres respectivement). Les avenues étaient séparées entre elles de 280 mètres, et les rues de 60 mètres, ce qui formait un quadrillage délimitant des parcelles constructibles (ou « blocks ») de 2 hectares chacune.
 
On ne s’embarrassa pas de nommer les avenues et rues de noms poétiques.
 
Les avenues furent numérotées d’est vers ouest de 1 à 12. Dans le Lower Manhattan, l’île forme une « bosse » qui s’étend vers l’est. Il y fut créé 4 avenues supplémentaires nommées A, B, C, et D. La numérotation des rues commence par la 1st Street au sud, au dessus des limites de la ville à l’époque.
 
Broadway fut conservée, formant une traversante en diagonale sur toute la hauteur du quadrillage.
 
Le Commissionner’s plan était un projet visionnaire, assez fou pour l’époque, puisque Manhattan était à peine occupée dans son tiers sud (sur le plan, on voit l'état réel en 1807 de la ville représenté par des blocs de couleur noire). Les commentateurs de l’époque doutaient que New York s’étende jamais au-delà des deux-tiers de Manhattan et raillèrent le projet. Il fallut en fait moins de 100 ans pour que cette limite soit largement dépassée.
 
Aujourd’hui, le Commissioners Plan est encore à peu près respecté, avec ses 16 avenues auxquelles se sont ajoutées Madison avenue et Lexington avenue. Plusieurs modifications ont eu lieu malgré tout qui cassent un peu la symétrie initiale, comme la création de Central Park, de l'ensemble immobilier du Rockfeller Center, du Lincoln Center, de l'université de Columbia. D'autres avenues comme Park avenue sont venues compléter l'ensemble et créer des exceptions…
 
En tous cas, c'est en se basant sur ce plan particulier que les adresses se sont définies.

 Attention : voici la méthode pour décrypter les adresses newyorkaises !
 
Six principes :
 
1 "W" désigne l'Ouest et "E" l'Est
2 La limite est-ouest est représentée par la 5eme avenue
3 On donne le numéro de la rue, pas de l'avenue (sauf si l'adresse est effectivement directement dans l'avenue)
4 La numérotation des bâtiments dans les rues commence au niveau de la 5eme avenue et augmente vers l'ouest ou l'est
5 La numérotation des avenues commence dans le sud de Manhattan (attention : le 2300 de la 5ème avenue, tout au Nord, se trouve à 5 kilomètres du numéro 1, situé au Sud de l'île !)
6 Beaucoup d'avenues ont un surnom, souvent limité à un court secteur

 

Donc, si on vous indique une adresse du type 76 W 3rd St (comme pour notre exemple de début d'article), il faut traduire :

Le numéro 76 de la 3ème rue, la numérotation des bâtiments partant du bord l'ouest de la 5eme avenue au niveau de la 3ème rue.
Attention, ce n'est pas forcément près de la 5eme avenue, peut être plus près d'une autre. Mais celle-ci n'est généralement pas précisée.  La numérotation des rues commence au niveau de la 5eme avenue.
 
 
Autre exemple : 1420 5th av.
Il s'agit tout simplement du numéro du bâtiment dans l'avenue, ici au nord de Central Park, au niveau de la 116eme rue (qui n'est pas citée). Les numéros pairs sont coté Ouest de l'avenue, et les impairs coté Est.
 
Dernier conseil : n'oubliez pas que la 5eme avenue existe aussi à Brooklyn… Lorsqu'on vous donne une adresse, assurez-vous du bourough concerné, cela vous évitera beaucoup de temps perdu.

   

NB : nous vous recommandons tout particulièrement la lecture de "La Ville Américaine" (voir ci-dessus), livre de John W Reps, en français, décrivant dans le détail la création et l'urbanisation de plusieurs villes américaines, dont New York. Plusieurs illustrations anciennes de la l'article sont extraites de ce livre. Commissioner's Plan : Wikipedia – sous licence Creative Commons.


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