Livre : Windows on the Word – F. Beigbeder

Que s’est-il passé dans le restaurant situé en haut du World Trade Center, le jour des attentats ? C’est ce qu’a imaginé Frédéric Beigbeder. Imaginé, parce que, bien-sûr, personne n’en sait rien, ou presque. Comment peut-on gérer l’irruption d’une mort inéluctable programmée pour dans deux heures ?

Les clients de ce restaurant, nommé « Windows on the World » (« Fenêtres sur le Monde ») se sont retrouvés piégés par l’incendie des étages inférieurs et n’ont pas pu s’échapper par le toit. Tous ont péri, d’une manière ou d’une autre après avoir vécu quelques heures dans l’antichambre de la mort. Ce roman nous parle de M. Carthew Yorston, sorte de yuppie bohème et de ses deux enfants, David et Jerry, insupportables teenagers dont il a la garde pour une semaine. Il ne sait pas quoi faire des deux turbulents rejetons, et les emmène prendre le petit déjeuner là-haut, tout en haut des tours. Rien à voir avec des héros. Mais bientôt, des victimes.

Parallèlement et a posteriori des évènements qui se redéroulent sous nos yeux, Beigbeder prend la parole un chapitre sur deux pour nous parler de l’impact qu’on eu les deux avions sur sa vie, sur nos vies. Tout ce qui s’est cassé, évaporé, enrayé. Il en parle depuis le « Ciel de Paris », le restaurant situé en haut de la tour Montparnasse, histoire de se mettre dans « l’ambiance » des hauteurs urbaines. Il essaye de comprendre ce qui ne va pas, ce qu’il faudrait faire, ce qu’il aurait fallu faire, ne pas faire. Et entrevoir ce qu’il va faire maintenant, ce qui est de loin le plus intéressant. Bref une fuite en arrière et une thérapie pour l’avenir.

Ce livre n’est pas un documentaire. Ni une thèse. C’est une introspection, saupoudrée d’autobiographie. Et ce qui pourrait n’être qu’une évocation narcissique par procuration (avec tout son cortège de romantisme de pacotille) est plutôt une expérience utile pour chacun, pour peu qu’on lise un peu entre les lignes et qu’on transpose pour soi. Car finalement, nous ressemblons assez à ce Frédéric là. Notre intersection avec lui est ce que nous avons de plus humain.

« Windows on the World » ne vous apprendra rien sur les attentats, rien de technique. Rien qui soit l’Histoire. Mais il nous révèle d’autre facettes d’une peine collective enfouie dans notre inconscient social. Et de quoi mieux appréhender ce qui nous fait mal, premier pas vers le soulagement.

Ce roman a reçu le Prix Interallié en 2003. Mais il faut le lire quand même.

EXTRAIT :

[…] Du 114eme étage. à travers la fumée noire j’ai pu apercevoir la foule qui courait vers la mer. Une marée humaine fuit les tours. Qu’attendent-­ils pour organiser l’évacuation ? On nous laisse sans instructions. Nous sommes dans l’esca­lier, au niveau de Cantor Fitzgerald, quand la fumée devient insupportable, empoisonnée, solide, gluante et noire comme du pétrole (d’ailleurs c’en est). La chaleur aussi nous fait rebrousser chemin. Le couple de traders tombe dans les bras de leurs collègues couverts de suie. Tout l’étage est inondé, les sprinklers crachent la bruine de sécurité. Douche pour tout le monde. Les marches sont cou­vertes d’eau : David joue à sauter dans le ruisseau pour faire floc-floc.
– Fais gaffe! Tu vas glisser et te péter la gueule ! Jerry le tient par la main.
– OK c’était un piège, il ne fallait pas des­cendre. Jerry. on va remonter, qu’en penses-tu ? C’est un vrai jeu de piste, cette attraction. Je ne comprends pas bien ce qu’il dit dans sa serviette noircie.
Mais il baisse la tête en signe d’approbation. Nous faisons donc demi-tour. Jerry est mon fils préféré les jours impairs. David les jours pairs. Par conséquent, aujourd’hui je préfère Jerry, en particulier parce qu’il me croit sur parole quand je lui explique que tout ceci n’est qu’une farce, une illusion d’optique, alors que David se tait mais comprend tout. Tandis que nous revenons sur nos pas, croisant dans le flot des visages de plus en plus apeurés, devant nous un homme éclate d’un rire nerveux en agitant la lance à incendie qui ne fonctionne pas (certaines canalisations ont dû être sectionnées par l’avion). La tension monte, il va falloir jouer serré. Je mérite un Academy Award. Je serre un enfant dans chaque paume en interprétant le rôle du père courage.
– Je trouve que c’est une excellente initiative d’organiser des répétitions grandeur nature, comme ça les gens sont préparés en cas d’incendie. C’est une bonne méthode d’information. Vous voyez, là c’était pour nous apprendre qu’en présence de feu il ne faut pas descendre mais plutôt remonter. C’est un jeu pédagogique. […] 

 371 pages.

Editeur : European Schoolbooks (13 janvier 2005)

Collection : Folio

ISBN-13: 978-2070314614


  

Commentaires ( 1 Commentaire )

Pierre, j’ai aimé ce roman. Et j’aime vos mots. L’amplitude de ceux-ci sont a la hauteur de l’essence du drame qui se joue a chaque page de ce livre auquel les apartés de l’auteur, dans sa tour Parisienne, font écho. Votre article est superbe.

Brigitte a ajouté ce commentaire le 29 03 2012 à 19 h 33 min


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