Livre : Diplopie de Clément Chéroux

Souvenez-vous, le 11 septembre 2001. New York, les tours jumelles qui s’effondrent. Ou plutôt, souvenez-vous du lendemain, de la une des quotidiens. Partout les mêmes images : les avions juste avant l’impact, les tours en feu, le nuage de fumée qui envahit tout Manhattan, les désespérés qui se jettent dans le vide, les foules en panique.

Et aussi les reportages qui tournent en boucle sur CNN, Fox News, et les autres chaines de TV. Vous avez sans doute aussi, plus ou moins consciemment, constaté une certaine uniformité des images données à voir. Comme s’il n’y avait eu que deux ou trois photographes qui aient enregistré des images ce jour là. Ou que seule une poignée de clichés valaient d’être publiés.

Ce vague constat que nous avons sitôt oublié, Clément Chéroux, historien de la photographie et conservateur au centre Georges Pompidou, l’analyse en profondeur dans son essai « Diplopie » paru récemment aux éditions du Jour. Avec le soin d’un scientifique, il a répertorié, mesuré, compté les images des couvertures de journaux et magazines parus aux USA et dans le Monde entier les jours qui ont suivi le drame. Après analyse, il dégage les preuves d’un comportement collectif assez étrange : celui qui a consisté à réduire à quelques images le thesaurus visuel qui a été exploité jusqu’à l’excès pour illustrer les articles sur les attentats du 11 septembre. La démonstration est stupéfiante, pour ne pas dire effrayante.

Dans une deuxième partie, Clément Chéroux va encore plus loin et montre comment, quelques jours après l’effondrement des tours, quand le ressenti est passé de la stupéfaction à la colère, ont resurgi des images d’autres temps : celles de la scène du drapeau d’Iwo Jima, et celles de l’attaque de Pearl Harbour. Il met en évidence les analogies visuelles qui existent entre ces images. Et documente la folie de production d’objets souvenir qui a suivi, basée sur  cet imagier composite pris comme source de motifs. On pourrait en rire, mais devant l’inventaire des faits, on est pris par des sentiments confus, entre inquiétude et tristesse, compassion et mépris.

Enfin, l’auteur propose dans une dernière partie de l’ouvrage, trop abrupte à notre goût, quelques pistes pour comprendre les enjeux cachés et la mécanique qui est à l’oeuvre dans cet étrange phénomène de réduction documentaire. Les arguments avancés sont intéressants, surprenants parfois, mais ne sont pas beaucoup développés. L’essai semble se terminer brutalement, comme si le travail si bien commencé n’avait pas été terminé. Bien-sûr le concept « d’intericonicité » est présenté, et l’essai aborde l’idée du développement d’une société du « spectacle commémoratif ». Mais on reste sur sa faim. On pourrait espérer (exiger ?) un tome 2 à cet ouvrage qui laisserai la part belle à une analyse critique approfondie. On a un peu l’impression que l’auteur a découvert quelque chose de remarquable, mais qu’il n’a su quoi en faire. Sa réflexion est peut être encore en cours, et on aimerai alors en connaître bientôt l’issue. D’ici là, « Diplopie » déclenchera sans doute bien des débats, ce qui est déjà salutaire.

L’ouvrage se termine par une section de 13 pages de notes référencées dans le texte et une abondante bibliographie.

Au total, il s’agit d’un ouvrage rare et sincère, écrit intelligemment et abordable par un large public, qui met à jour une problématique d’actualité, présentée sans polémique inutile, d’une portée universelle, dépassant largement le simple contexte des attentats du 11 septembre ou des USA. Pour le photographe auteur, notamment de reportage, mais pas seulement, c’est un document à lire d’urgence, tant il concerne l’essence même de son métier. Même si ce n’est pas un ouvrage parfait, nous devons être reconnaissants à son auteur d’avoir mis à notre disposition sa véritable découverte.

En refermant le livre, on peut aussi apprécier le sens esthétique qui a guidé le choix de l’illustration de la couverture : en y regardant d’un peu plus près, on constate qu’il ne s’agit pas simplement d’une composition graphique abstraite, mais d’une photographie. Qui représente la façade « bien redressée » d’une des tours de feu le World Trade Center de New York (photographie de Roland Fisher). Clin d’oeil fort à propos. La photographie est d’ailleurs une oeuvre : il est indiqué qu’elle a été tirée à 5 exemplaires en C-print et que l’artiste est représenté par la galerie Von Lintel à New York.

Un autre détail troublant : le texte de l’essai a été écrit entre mars 2005 et septembre 2006 (noté dans l’ouvrage). Pourquoi n’a-t-il pas été publié plus tôt ?

Diplopie : l’image photographique à l’ère des médias globalisés. Essai sur le 11 septembre 2001 de Clément Chéroux
Editions Le Point du Jour  – www.lepointdujour.eu
ISBN 978-2-912132-61-1 – août 2009.


 

Commentaires ( 2 )

Et qu’en est il du traitement de l’information lors de la même période en France, en dehors de la reproduction des images américaines bien sûr. L’ouvrage l’aborde-t-il aussi ?
Nos médias se sont contentés de nous servir le pack « stupeur-frousse-émotion », puis le scoop en bois du passeport en titane retrouvé dans les cendres fumantes, pour ensuite, comme par enchantement, nous servir de l’anti-yankee : il fallait bien que ça leur arrive, ils sont tellement arrogants…
Je vais l’acheter ce bouquin, merci pour l’info (entre autres infos toutes aussi intéressantes).

Fabienne a ajouté ce commentaire le 27 09 2010 à 19 h 49 min

Le livre n’aborde pas spécifiquement la réaction des médias français. Ni ne porte de jugement sur le contexte politique (pas de théorie du complot…). Seulement une analyse « sociologique » de cet étrange phénomène de répétition, avec une conclusion étonnante et intéressante.
Merci pour votre commentaire !

Pierre Movila a ajouté ce commentaire le 27 09 2010 à 20 h 46 min


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