New York, planète graffitis

Beaucoup de villes se réclament d’avoir été le berceau mondial du «graphisme urbain» : Paris, Los Angeles, Barcelone, Berlin, pour n’en citer que quelques unes. Les new-yorkais aussi revendiquent cet «honneur». Historiquement, il sera bien difficile de trancher, d’autant que le graffiti est une pratique sans doute aussi vieille que l’écriture.

New York grafitis et street-art

Mais il est clair que New York est un des plus hauts lieux de la planète graffiti contemporaine. Il semble que les premiers graffitis reconnus comme art underground sur le sol nord-américain aient été observés d’abord à Philadelphie, à la fin des années 60 (lorsque les peintures en bombes commencèrent à être abordables et diffusées partout). 

New York planète graffitisDès 1971, le New York Times consacre un article à propos d’un nouvel art émergent qui se développe à New York : les tags.

L’article parle d’un mystérieux personnage qui signe les murs un peu partout dans la ville de son nom de code TAKI183 (voir l’article : cliquez ici).

Une signature, rien d’autre, pas de message, pas de revendication, mais une signature stylisée, qui deviendra progressivement élaborée dans sa forme.

On ne tardera pas à identifier l’auteur de ces signatures : il s’agit d’un coursier prénommé Démétrius, qui habite dans la 183ème rue dans le quartier de Washington Heights.

Il expliquera qu’il s’est mis à «taguer» pour «exister» dans un monde moderne qui l’ignore (le terme « tag » est un acronyme de Tuff Artist Group, la signification de Tuff étant assez mal connue, peut être la reprise du nom de scène d’un des premiers musiciens de HipHop à Philadelphie au début des années 70, DJ Too Tuff). La pratique du « tag » est fortement associée à la culture HipHop.

Devant cette nouvelle notoriété, le tagueur fait rapidement des émules, et les murs se remplissent de signatures codées : Julio 204, Frank 207, Joe 136… Dès lors, la ville se couvre littéralement de graffitis.

Brooklyn devient une des scènes les plus active du mouvement, repris et amplifié par des artistes qui y voient un moyen de se faire connaître. Des groupes de graffeurs se font, et s’appellent « crew », « squats » ou « gangs ». 

Une des cibles privilégiées des tags : les rames de métro qui permettent de diffuser hors des quartiers ghettos les nouvelles oeuvres, les transportant vers Manhattan et au delà. Certaines rames sont recouvertes totalement de graffs, jusqu’à occulter les fenêtres. 

Devant la profusion de tags qui se mettent à fleurir absolument partout après 1975, on constate une évolution : il faut faire preuve d’imagination pour se faire remarquer. Des caractères stylisés, des symboles associés ou de petits personnages viennent enrichir les graffs. L’introduction de stylos feutres très épais, a aussi permis le développement de tags à l’intérieur des rames de métro. Autre manière de se faire remarquer : tagueur des lieux en principe inaccessibles, très en hauteur ou dans des zones d’accès interdit. Des styles plus formels se développent, comme « top to bottom all car » (peindre toute une voiture de haut en bas) ou « all in one » (en un seul trait de bombe).

Ensuite, c’est la taille des tags qui augmente au point de constituer de véritables peintures murales (pour la petite histoire, il semble que la taille des tags ait considérablement augmenté lorsque quelqu’un a pensé à remplacer la buse d’une bombe de peinture par celle provenant d’une bombe d’insecticide : le jet de peinture résultant s’est trouvé beaucoup plus large, laissant envisager des motifs beaucoup plus grands). Les tags évoluent en même temps que les ressources : tags fluos, couleurs vives, métallisées… On voit aussi des tags réalisés avec des morceaux de carrelage, dont la fameuse série des « aliens », forme pixelisée inspirée par les premiers jeux vidéos « shoot them up ».

Dans les années 80, on observa un phénomène de regroupement en mouvements, chacun ayant ses adeptes, selon la forme du graffiti, des lettres (apparition des caractères «bubbles»), des symboles associés comme des flèches, ou des formes en perspective 3D. Chacun style correspondait souvent à un quartier particulier, un groupe de graffeurs réuni autour de leaders. Les récupérations par d’autres groupes n’étaient pas appréciées (d’où le nom de cette période appelée par les spécialistes «style wars», la guerre des styles). L’affront suprême : le recouvrement total de son oeuvre par un autre tag d’un groupe concurrent, ou le détournement par ajout de motifs produisant des jeux de mots peu flatteurs ou injurieux.

Les années 80 sont aussi celles du début de la réaction publique aux tags qui n’étaient certes pas tous des oeuvres d’art, loin s’en faut, et qui avaient totalement envahi des quartiers entiers.

La première réaction fut de protéger les rames de métro dans des entrepôts entourés de hautes barrières de grillage.

La seconde, plus efficace, fut de procéder au nettoyage immédiat et systématique de toutes les rames marquées et d’utiliser des peintures perlantes ou des vernis sur le matériel roulant pour empêcher la peinture en bombe d’accrocher. Les tagueurs se vengeront en continuant de poser leur signature en rayant les fenêtres des rames avec des couteaux, technique sans parade. La répression policière fut assez musclée, le taguage étant alors considéré comme un délit.  

La réaction des graffeurs sera progressivement d’abandonner les graffitis sauvages sur les rames de métro pour prendre «possession» de bâtiments en périphérie de la ville, devenant à la fois lieux de résidence improvisés (les fameux squats), et vaste surface à peindre.

Ces lieux n’étant pas entretenus par leur propriétaires, les tags pouvaient durer plusieurs mois avant d’être recouverts ou nettoyés. 

Un des lieux mythiques de New York de cette sorte est 5-PointZ, dans le Queens, devenu une véritable Mecque des graffeurs du monde entier (voir plus bas pour des détails).

La fin des années 80 et le début des années 90 sont considérés comme l’ère de l’embourgeoisement, avec la récupération par le marché de l’art des oeuvres et des désormais «artistes» officiels par les grandes galeries.

Les meilleurs tagueurs se mettent à bomber des toiles géantes vendues à prix d’or à des traders de Wall Street, et se font un nom (Lee Quinones, Fab-Five Freddy par exemple).

À l’inverse, certains artistes peintres s’intéressent à leur tour au street art. Les noms de Keith Haring, Kenny Scharf, Jean-Michel Basquiat sont au devant de la scène.

Le graffiti sort du ghetto, mais en même temps il disparait un peu des rues.

L’âge d’or semble révolu dès la fin des années 90, même si observe de nouveaux modes d’expression comme les peintures au pochoir, les collages de photocopies, le développement des motifs figuratifs.

New York planète graffitis  New York planète graffitis  New York planète graffitis  

Aujourd’hui, on n’observe pratiquement plus de tags sauvages dans Manhattan, sauf dans les quartiers autour des galeries d’art, par exemple à Chelsea, ou dans le Meatpack District.

Beaucoup de fresques sont en fait des commandes réalisées de manière très encadrée, à la demande de la Mairie de New York ou de particuliers.

Evidemment, dans les quartiers comme le Bronx, Harlem, le Queens, on trouve encore beaucoup de tags sauvages sur les bâtiments, les camions, mais là aussi la tendance est plutôt à la réalisation de projets officiels, et le développement de « murals » un peu à la manière mexicaine, avec l’approbation des propriétaires.

De nombreux magasins font aussi appel à des artistes pour peindre leur devanture, et du coup s’attirer les curieux.

Pour découvrir le street art à l’américaine, deux façons :

Vous avez du temps ? Promenez-vous dans le Queens (vers Flushing), Harlem (autour de la 125ème rue), Brooklyn (au sud de Prospect Park), autour de Cooney Island. C’est au hasard des promenades que vous découvrirez des graphes intéressants sur des palissades, des murs, des véhicules… Evidemment il faut chercher un peu. Egalement, ne pas oublier Manhattan, on peut trouver des choses intéressantes près des anciens docks, dans les rues proches de l’Hudson au sud de la ville, autour du West Village, et aussi près de South Seaport. Peu de temps ? Alors, première chose à faire : prendre le métro pour vous rendre à 5pointZ (nommé aussi parfois 5ptZ, pour rappeler les 5 boroughs de la ville), une ancienne usine-entrepôt complètement couvert de tags et fresques. L’ensemble contient plus de 200 ateliers d’artistes qui louent leur studio à une société qui gère tout. Il s’agit d’un haut lieu du street art mondial et les fresques sont toutes magnifiques (et tant qu’à faire vous pourrez visiter le centre d’art contemporain MoMa PS1 qui est voisin). Vous pouvez aussi vous rendre près des principales galeries d’art de Manhattan, autour de la 21ème rue coté Ouest.

New York planète graffitis

5pointZ est devenu un conservatoire du street art. c’est un collectif d’artistes qui invite régulièrement des artistes du monde entier à venir s’exprimer sur leurs murs. On est loin des graffs sauvages, mais les fresques sont très élaborée et variées. Il est possible de réserver une visite guidée du site (en anglais) qui est très grand (tout un pâté de maisons, 20 000m² de surface !). Pour cela, contactez le centre à cet email pour prendre rendez-vous : MeresOne@5ptz.com. Les artistes peuvent demander à louer un des studios-ateliers pour une durée limitée, sur dossier. Il y a beaucoup de demandes, mais des français ont déjà eu ce privilège. Attention, ce ne sont que des ateliers, pas des chambres d’hôtel !

5pointZ est peut être en sursis, il y a déjà eu des rumeurs de vente du terrain à une société immobilière qui voulait y construire des logements… Mais il semble maintenant que des démarches sont en cours pour sanctuariser le lieu comme monument.

New York planète graffitisPour prendre des photos, des vidéos, normalement, vous devez demander l’autorisation (même adresse email que ci-dessus). Attention, le collectif veille et est très jaloux de ses oeuvres, vous serez rappelé à l’ordre si on vous voit voler des images !!! Voici le site internet de 5pointZ : http://5ptz.com.

N’hésitez pas aussi à explorer autour du site officiel de 5pointZ, car beaucoup de tagueurs qui ne font pas partie du collectif viennent montrer leur savoir faire alentour.

Pour vous rendre à 5pointZ, l’idéal est de prendre le métro. Le site est dans le Queens , à Hunters Point. La ligne à prendre est la 7, station 45 road / Court House square. La ligne 7 depuis Manhattan offre des vues magnifiques sur la ville, le trajet est déjà un spectacle en soi.

Voici le plan d’accès :

Agrandir le plan

NB : les auteurs des oeuvres reproduites dans cet article ne sont pas connus. Nous vous les présentons avec la mention DR (droits réservés). Ce ne sont pas pour autant des images sans droits : toute reproduction des photos représentant ces oeuvres, fournies à titre d’illustrations, est interdite.


Pour découvrir le street art version newyorkaise, quelques ouvrages :      

Commentaires ( 2 )

Malheureusement, 5pointZ n’existe plus depuis très peu de temps… dommage…

Micotte a ajouté ce commentaire le 09 01 2014 à 18 h 58 min

eh oui, c’est aujourd’hui de l’histoire…

Pierre Movila a ajouté ce commentaire le 09 01 2014 à 20 h 30 min


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